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11 juin 2007

La cour de Nana Zohra



Conte en souvenir de l'Algérie


Lorsque les aspérités du mur changent sous mes doigts, je sais que je suis bientôt devant sa maison. Le mur est brûlant, ma tête brûle aussi. Essoufflée, je frappe à la porte. Personne ne répond. J’entre dans la cour pour attendre, je m’abrite dans l’ombre de l’olivier. J’ai soif. La jarre est à l’intérieur. J’entends une musique lancinante, pareille au foundou d’Alla. Tantôt accroupie, tantôt adossée dans l’embrasure de la porte, je patiente, espérant distinguer les pas familiers. La chaleur fond sur moi, je sombre dans une demi-somnolence.


Un frémissement se fait sentir à ma droite, sur la paroi rugueuse. Il se rapproche. Ce doit être un margouillat. Le lézard porte-bonheur est toujours présent dans les maisons des gens honnêtes. Je souris, sa présence ici me rassure et je pense « Petit, tu peux t’approcher, tu sais que je ne te ferai aucun mal. » J’ai failli retirer ma main lorsque j’ai senti qu’il y grimpait, comme s’il m’avait entendue penser, mais je m’applique à rester parfaitement immobile. Même s’il est habituellement peu farouche, jamais il ne reste si près des gens. C’est un personnage familier mais qui sait garder ses distances. Je ne bouge pas, des fourmillements commencent à m’engourdir les bras. Je crains de faire fuir ce moment magique si je bouge.


« Pourquoi attends-tu celui qui ne viendra pas ? » Interloquée, je ne sais pas quoi répondre. « Qui me parle ? Présente-toi, je ne peux pas te voir ». « Tu sais qui je suis puisque tu m’as invité à grimper sur toi ». Mon cœur cogne dans ma poitrine. Quelqu’un profite de ma cécité pour me jouer un tour, un lézard ne parle pas. Je soulève mon bras droit. Les pattes légères du petit lézard me chatouillent le dos de la main mais il ne s’enfuit pas comme il le ferait à l’approche d’un humain. « Bien sûr que si je peux te parler. C’est parce que tu ne vois pas, que tu peux m’entendre. » Je ne dis rien, tellement surprise, et en même temps cela me semble naturel. C’est un être doué de pouvoirs magiques, chacun le sait.


Je reste aussi immobile que possible de peur de le faire fuir, et je me demande ce qu’il me veut. « Oh c’est toi qui veux quelque chose. Tu voudrais le retour de celui que tu aimes. Je ne peux rien pour cela, car il est parti de l’autre côté de la mer. Mais j’entends encore un autre vœu au fond de ton cœur. » Comment pourrait-il savoir ce que je désire le plus au monde ? Personne ne pourra me le donner, c’est impossible. Je sens les larmes monter puis couler sur mes joues. Je ne peux pas m’essuyer les yeux à cause de ce maudit lézard toujours accroché à ma main. Je voudrais qu’il s’en aille. « Pars pars ! Sale reptile qui ne sait qu’apporter le mauvais œil. Ce qu’on dit de toi est bien surfait ! »


L’animal reste pourtant et dit : « Laisse couler tes larmes, elles sont la source de ton cœur qui a besoin de s’abreuver. Ne les essuie pas. Grâce à elles le reflet de ce qui est au-dehors pénétrera dans ton cœur et tu verras. » « Ainsi petit lézard, tu sais que mes yeux, depuis si longtemps, ne servent plus qu’à pleurer. M’aurais-tu vue alors que je me cachais des autres ?

Bien sûr tu vois tout et tu es partout ! »

Tandis que je prononce ces mots, j’éprouve une étrange sensation. Ma poitrine gonflée de chagrin est comme habitée, je sens une chaleur intérieure qui enfle, enfle et se transforme en couleur. Oui, je perçois la couleur orange à l’intérieur de moi. Une silhouette prend vaguement forme. Elle est adossée à l’arbre, dans le chambranle de la porte. Je tremble. Enfin une image derrière ces paupières inutiles ! Les contours se troublent puis refluent. C’est moi ! Je vois mon ombre ! Mais… C’est une forme nue ! Je suis si troublée que je ne m’offusque pas de ce manque de pudeur. Je ris. Ainsi, je peux voir la cour de Nana Zohra, celle de mon enfance. Elle est si profondément inscrite en moi, dans ses moindres détails ! Je tends la main vers tout ce que je « vois » comme pour le saisir.


Lentement, je me retourne pour un regard circulaire. Oh comme tout cela reste dans un curieux brouillard ! Les détails sont ceux que j’ai toujours connus, je les porte en moi comme l’afzim de ma mère, sa fibule de femme qui a donné naissance à un garçon, que j’ai toujours connue à son foulard. Je n’ai pas besoin de mes yeux pour la voir. Je sais qu’elle y est. Et cet olivier millénaire et majestueux, dont le tronc griffe mes bras, comment pourrais-je l’oublier ? Je sais qu’il est là au-dessus de ma tête. L’orangé dans ma poitrine se dissipe peu à peu, il se fait plus sombre. Les larmes continuent de couler sur mes joues, mais ce sont des larmes de joie. Je m’y abreuve comme si j’avais traversé le désert. Puis je m’accroupis au pied de l’arbre.


« Ma fille, qu’est-ce que tu fais là ? Tu vas tomber malade à dormir comme ça sous le soleil. Mais tu as pleuré ! Qu’est-ce qu’il y a ? » « Rien Nana. Je vais bien. Ta maison est protégée du mauvais œil, tu le savais ? » Je sens que Zohra hausse les épaules. Elle me prend par la main, m’emmène à l’intérieur et me berce dans ses bras comme si j’avais encore deux ans.


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