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24 juin 2007

Taennchel


Montagne magique



Ce soir est un grand soir. C'est le plus long jour de l'année, que l'on appelle le solstice d'été, quand le soleil veut rester longtemps pour regarder les géants du Taennchel s'endormir.
Il fera jour tard, l'ascension aura lieu entre chien et loup, sur les sentiers
montagnards.


Paul emportera sa polaire et une lampe frontale. Dans son rucksac, des provisions, de l'eau, peut-être un jouet-talisman ou un doudou. Son duvet sera dans le sac de Papa pour le bivouac au sommet.

Paul connaît bien l'endroit. On raconte qu'il est peuplé de lutins et de fées. Au début de la balade, Paul glane quelques framboises et fraises des bois pour prendre des forces. Mais ensuite la montée se fait rude.

Les esprits de la forêt, dont c'est la demeure, veulent que l'on mérite d'y entrer. Alors, Paul marche silencieusement, attentif à ce qui l'entoure. Paul est fort mais il est malin aussi. Il ne veut pas se tromper de chemin et marcher dans une mauvaise direction. Pendant que Papa attend les cousins qui s'attardent, Paul est chargé de repérer les balises jaunes, peintes sur les troncs ou les pierres, qui indiquent la route vers le plateau. Il voudrait bien consulter sa boussole mais il fait un peu trop sombre maintenant.


Bientôt, on n'entend plus que le pas régulier des marcheurs, bruit sourd sur la terre du sentier, ponctué d'une exclamation ou d'un rire, comme lorsqu'il croit reconnaître le glouglou d'un ruisseau. Ce n'est que Gauthier qui fait pipi dans le fossé.

Le groupe s'arrête pour boire et souffler un peu à la croisée des chemins. Paul indique la direction à emprunter.


Un frôlement le fait sursauter. Fffrrrtt ffrrrttt fffrrrttt ! L'air s'agite au-dessus de sa tête. Bras en l'air, il oscille un instant sur un pied. Patatras ! Voilà Paul les quatre fers en l'air. Le coeur battant, il demande :

- Qu'est-ce que c'était ?
- C'est un oiseau de nuit, répond Papa. Nous l'avons surpris.


Les cousins le taquinent un peu, mais eux aussi ont fait un bond en arrière. C'est une chouette, qui hululait en contrebas tout à l'heure.


Paul aperçoit quelques étoiles. Mais il n'est plus temps de regarder en l'air, plutôt d'allumer la lampe et de bien regarder à ses pieds. On marche en file indienne. Il faut toujours voir les chaussures de celui qui précède pour ne pas se perdre. Paul a le
coeur un peu serré. Il espère ne pas rencontrer d'autre animal. Glissements et craquements se font entendre dans le sous-bois.

Voilà plus d'une heure qu'il marche. Paul baille, jette un regard interrogateur vers Papa qui avance régulièrement derrière lui. Seuls les "grands", qui ne demandent pas à être portés, pouvaient participer à la randonnée, il le sait. Paul soupire.

- Papa ? Est-ce qu'on est bientôt arrivés ?
- Oui Paul. Tu sens que le chemin devient plus plat ? Cela veut dire que nous sommes arrivés sur le plateau. Nous serons
bientôt au rocher du Crocodile.


- Papa ? Est-ce que les lutins dorment ou est-ce qu'ils nous entendent ?
-Bouh ! Ils sont derrière toi ! plaisante Gauthier.

Paul essaye de le frapper mais son cousin est déjà hors de portée.

Maintenant on parle un peu plus fort pour se repérer les uns les autres entre les fougères, et pour se rassurer un peu aussi.



Des ombres se dressent de chaque côté du chemin. Les rochers du Taennchel sont là, massifs, presque menaçants. Bravement, Paul s'élance vers les escalades familières. Tout est différent dans l'obscurité. Malgré sa lampe frontale, il rate une prise et se retrouve à nouveau à terre. Papa intervient et vérifie qu'il n'a rien. Paul a presque envie de pleurer.

Tonton le console et lui montre une lueur plus claire. C'est là ! Ils sont arrivés.





Les roches forment dans la clairière une falaise imposante qui s'avance au-dessus de la plaine. La lune inonde de sa lumière blanche une grande esplanade de terre et de pierre. Enfin, il va pouvoir se reposer !

- Attention, avertit Papa, balaie les alentours de ta lampe avant de t'asseoir Paul. Il faut t'assurer d'être sur un endroit sec.
Mais Paul est déjà assis au pied d'un sapin, son sac sur les genoux et boit à grandes goulées l'eau encore fraîche de sa gourde.

Tonton et Gauthier sont en train de ramasser du bois. Ils montent une pyramide sous laquelle ils glissent du papier.

- C'est moi ! C'est moi ! Laissez-moi allumer le feu, crie Paul en se dressant comme un lutin jaillissant de sa souche d'arbre.
Cérémonieusement, il enflamme une torche de papier journal et l'approche du foyer entouré de pierres. Les flammes montrent leur rassurante lumière. L'atmosphère se réchauffe.


Papa a déballé les provisions. Tous les cinq dînent de fromage et de pain autour du feu, puis se partagent les abricots secs, le chocolat et un superbe cake aux fruits confits que Gauthier avait rajouté dans son sac. Paul est déjà dans son duvet, la tête sur les genoux de son père.

- Alors, Papa, tu me dis si les lutins nous entendent ou s'ils dorment ?

- Eh bien, s'ils existent, il se pourrait qu'ils nous entendent. Car malgré leur petite taille, ils sont réputés pour leur ruse et leur intelligence. Sais-tu comment ont disparu les géants qui habitaient le Taennchel autrefois ?
- Des géants ?
-Oui, c'est ce que dit la légende. C'est pourquoi il y a autant de grands rochers autour de nous.

Et Papa raconte comment les géants, tellement plus grands et plus forts que tout le monde, avaient décidé de construire un pont entre le Taennchel et le Chalmont, la montagne d'en face, par-dessus la vallée de la Lièpvrette, ainsi qu'un immense palais qui dépasserait les nuages. Et tout ceci sans tenir compte des esprits de la forêt, fées, lutins et sorcières, dont ils dépendaient pourtant.

« Les lutins qui les aidaient, leur conseillèrent vivement d’abandonner cette idée. Mais les géants, fiers de leur force extraordinaire, ne les écoutèrent pas. Ils ne savaient sans doute pas, les malheureux, que les muscles ne sont pas grand chose si la tête est vide.

Bientôt, une terrible lutte s’engagea, à l’issue de laquelle les géants furent vaincus. Ceux-ci furent enchaînés, enfermés dans le flanc de la montagne, et condamnés à dormir jusqu’à la fin des temps.

Parfois, quand une brise légère court sur les pentes du Taennchel, on dit que c’est le souffle des géants endormis qui s’échappe de la montagne ».

- Le rocher que tu vois là serait le vestige de la construction qu'ils avaient commencée.

Quand Papa se tut, on entendit un souffle régulier. C'était celui de Paul, vaincu de fatigue, rêvant sans doute aux fées et aux lutins.







Le pargraphe entre guillemets est tiré du livre Légendes d’Alsace, tome I, par Gabriel Gravier dans la Collection du Mouton Bleu.

Rucksac : sac à dos en alsacien, souvent francisé sous la forme "route-sac" (orthographe sans garantie).


1 commentaire:

Bab a dit…

En publiant l'histoire avant q'elle ait eu lieu, j'ai le sentiment d'en avoir fait une fiction et d'avoir "volé" sa randonnée à Paul qui a "t" obligé de rentrer à la maison.
Alors que je me réjouissais pour lui en imaginant sa joie.
Sans le vouloir, nous avons "volé" cette randonnée à Paul et à son père en en faisant quelque chose qui n'est pas resté intime.