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29 janv. 2008

Nostalgie


Il y a les petits matins. Le petit déjeuner, les négociations pour la salle de bain, les listes d'épicerie pour le soir, et les mauvaises surprises de dernière minute : une tache sur ton pull préféré ou la mystérieuse disparition du cirage. Course contre la montre pour attrapper le bus.


Puis un long moment de vacuité s'offre à toi. Le métro, no man's land obligatoire entre la maison et le bureau. Deux heures pour rêver, lire, t'évader, pour observer ceux qui t'entourent. Humanité dont tu te sens à la fois solidaire et étrangère.



Dans un fauteuil de velours rouge


Il te suffit de regarder. C'est toi cette mégère gonflée par la ménopause, parfumée, repassée jusqu'au moindre cheveu. Avec l'oeil rond d'une poule indifférente, tu bouscules sans vergogne un maigre jeune homme encombré d'un attaché-case. Encore toi ce bébé transpirant, engoncé dans une poussette, heurté par des dizaines de pieds, furieux que tu prennes tant de place. Tu es aussi la femme aux cernes sombres, trop légèrement habillée d'un tailleur sans charme. Tu planes au-dessus de la foule, livre en main, le regard traversé de nuages tour à tour sombres ou clairs. Et quand, à la station suivante, tu t'engouffres d'un escarpin léger en faisant virevolter ta chevelure, tu es la bimbo en minijupe. Tu deviens même tout ces hommes dont les yeux convergent en direction de son décolleté.



Tu changes de peau sans crier gare, au hasard des flux de voyageurs et des correspondances. De toi émanent leurs soupirs et leurs indignations, leurs coups d'oeil furtifs ou appuyés, leurs fous-rires, leurs mines concentrées sur le journal du jour, leurs frimes pour mieux cacher leurs peurs. Rares sont les regards qui acceptent de croiser le tien. Ils se détournent souvent, comme pour dire « laissez-moi tranquille, je ne suis pas là », ou bien « vous voulez ma photo ? ». Quand tu en croises un qui sourit, une nanoseconde de complicité s'établit. Un fil ténu vous relie le temps d'échanger vos impressions sans mots. Savent-ils qu'ils sont sur scène ? Et toi dans un fauteuil de velours rouge, devant un spectacle constamment renouvelé.



Brebis égarée


Lorsque Gérard monte dans la rame, c'est qu'il est huit heures trente. « Gérard le clochard, qui est au chômage, mais n'en fait pas tout un fromage » est déjà au travail, lui. Le temps de sortir une pièce de ta poche en écoutant sa nouvelle harangue, il va falloir descendre. Les gens, tout à l'heure si intéressants, redeviennent un amalgame compact au travers duquel il faudra te frayer un passage sans ménagement aucun, te retenir à la porte - « Attention, tu peux te faire pincer les doigts très fort », dit l'affiche à hauteur d'enfant - pour ne pas tomber dans les bras d'un lycéen au sourire ironique, et débouler sur le quai avec le reste du troupeau.




Photo MetroPole.net


Brebis guidée par celle qui précéde, poussée par celle qui suit, tu t'essoufles dans l'escalier constellé de vieux chewing-gum. Dehors, on s'agglutine à l'arrêt d'autobus, sous la pluie. Privée de la chaleur malsaine mais quasi matricielle du souterrain, tu te presses frileusement en longeant les vitrines. Pense à ton salaire, trop mince pour te payer ces fantaisies ! Et puis c'est pour lui que tu es là. Allez, le spectacle est fini. Vite, au boulot !



Liberté d'être des leurs


Maintenant, tu t'éveilles lorsque le sommeil veut bien te quitter. En débarrassant nonchalament leurs miettes et leurs tasses à café vides, tu songes affectueusement à ceux que tu as embrassés dans un demi-rêve ce matin.

Le temps ne s'écoule plus de la même façon. A peine as-tu regardé les nouvelles et consulté tes messages sur l'ordinateur, que s'annonce le vélo du facteur, cahotant sur les pavés de l'impasse. Déjà onze heures ? L'après-midi, tu écris un peu en écoutant de la musique, tu remplis les cendriers et dévore le contenu de la corbeille à fruits. Le téléphone te fait sursauter.

Comme tu as soupiré après cette liberté de flâner !

Tu sembles pourtant un peu triste, comme insatisfaite. Je te vois quelquefois sortir en peignoir pour récupérer le courrier ou rentrer la poubelle. Comme si tu n'avais plus le goût de t'apprêter et de sortir de chez toi.


Combien donneraient tous ceux qui continuent de se presser chaque jour, pour un réveil naturel sans sonnerie, pour disposer de cette richesse qu'ils t'envient : ta liberté ? Ce n'est pas le boulot que tu regrettes, ni le stress, ni le froid et la pluie des matins d'hiver. C'est la ville, le monde, la foule ; c'est la conscience aigüe d'être un petit rouage, grain infime de l'Humanité. Il te manque de sourire ou t'interroger devant certaines scènes, de repérer un détail d'élégance, de t'identifier, de parler à « Gérard le clochard » ou au lycéen cynique. Bref, de te frotter au monde. Tu as l'impression de ne plus vraiment être des leurs.

Oui, c'est cela qui te manque.








4 commentaires:

barbesse a dit…

Tu n'es plus des leurs, mais tu es humaine jusqu'au bout. Saisis ta chance, ta liberté! Au début, c'est dur, c'est plus de portes fermées qu'ouvertes, mais petit à petit, c'est possible de se mettre à réfléchir vraiment, grâce au temps, de plus recevoir le monde et l'info du monde tout pèle-mêle, le temps d'intérioriser ce qui est important pour toi, pour la vie. Et ça, ça pourrait être une grande aventure, passé le vertige!! Barbesse.

Bête à part a dit…

Merci Barbesse. C'est vrai que ça fout le vertige.
Mais, j'ai rangé ce texte dans la rubrique "Fictions" ! ;-))

Alors ça se voit tant que ça que ça me ressemble ?

Vladie38 a dit…

Bonjour, je comprends que de passer du train-train quotidien parisien au réveil naturel soit dur à encaisser mais comme vous l'a dit Barbesse, c'est le temps de la réflexion et de la sagesse. Pour nous qui avons le nez dans le guidon il est important que de temps en temps des personnes comme vous nous arrêtent et nous posent les bonnes questions sur ce qui est essentiel à la vie. Sinon on foncerait droit dans le mur.
Merci. Vladie38

Bête à part a dit…

C'est comme ça que j'ai vécu pendant plus de trente ans : le nez dans le guidon. Le corps ne suit pas toujours. Il faut alors s'adapter.

C'est le propre de la jeunesse que de se croire éternel (ou presque). Jusqu'à il ya peu c'est aussi comme ça que je me voyais.

L'âge c'est prendre conscience de beaucoup de choses, d'une impermanence avec laquelle il faut compter. Ce n'est pas triste : c'est la vie tout simplement.